
Le Nigeria en a cinq. Le Sénégal en a une depuis 2021. La Côte d’Ivoire, elle, attend toujours. Pourtant, sur le papier, Abidjan a tout pour devenir le hub tech de l’Afrique francophone. Ce retard n’a rien d’une fatalité, il s’explique.
C’est quoi, une licorne, au juste ?
Le mot vient de la Silicon Valley, où l’on a voulu désigner un événement aussi rare qu’un animal mythique. Une « licorne » est une start-up qui n’est pas encore cotée en Bourse, mais que des investisseurs valorisent tout de même à plus d’un milliard de dollars, sur la base de ses perspectives de croissance plutôt que de ses bénéfices actuels. Beaucoup de licornes ne sont d’ailleurs pas rentables au moment où elles atteignent ce statut, ce sont des paris sur l’avenir, pas des constats comptables.
Le peloton de tête, le Nigeria
Le Nigeria compte aujourd’hui cinq licornes confirmées, presque toutes nées dans la fintech. Flutterwave, la plus valorisée, dépasse les 3 milliards de dollars. Viennent ensuite OPay, autour de 2,75 milliards, puis Interswitch, Andela et Moniepoint, chacune au-dessus du milliard. Un point commun les relie, elles ont grandi sur un marché intérieur de plus de 220 millions d’habitants, avec une immense population non bancarisée à qui offrir des solutions de paiement numérique, un terrain de jeu à l’échelle d’un pays quasiment introuvable ailleurs sur le continent.
La surprise sénégalaise
L’Afrique francophone n’est pourtant pas restée à l’écart. En septembre 2021, Wave, spécialiste du mobile money fondé aux États-Unis et implanté au Sénégal, est devenue la première licorne de la zone, avec une valorisation de 1,7 milliard de dollars. L’entreprise s’était déjà implantée en Côte d’Ivoire quelques mois plus tôt. Depuis, elle reste la seule licorne née dans l’espace francophone ouest-africain.
Même le Kenya, leader du financement, n’en a pas encore
Un détail casse un peu le récit trop simple du « pays anglophone contre pays francophone ». Le Kenya a dépassé le Nigeria en 2025 sur le montant total levé par ses start-up, porté par de gros tickets dans l’énergie solaire et la fintech, avec des entreprises comme M-Kopa qui s’approchent du milliard de dollars sans encore l’avoir franchi. Autrement dit, lever beaucoup d’argent ne suffit pas à produire une licorne, il faut aussi un ticket suffisamment concentré sur une seule entreprise, au bon moment.
Et la Côte d’Ivoire dans tout ça ?
Le pays n’est pas resté inactif. En 2025, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont capté à eux deux 1,35 milliard de dollars de financements en capital-risque, hors des grands hubs que sont le Nigeria, l’Égypte, le Kenya et l’Afrique du Sud, une progression de 78 % sur un an. La plus grosse levée jamais réalisée par une start-up ivoirienne reste toutefois bien loin du seuil de la licorne, Djamo, la fintech spécialisée dans les comptes numériques, a levé 17 millions de dollars en avril 2025, un record local qui donne la mesure de l’écart qui reste à combler.
Ce qui bloque encore
Trois obstacles reviennent le plus souvent chez les observateurs du secteur. D’abord la taille du marché, la Côte d’Ivoire compte environ 30 millions d’habitants, loin des 220 millions du Nigeria, ce qui limite mécaniquement le nombre de clients potentiels pour une même idée. Ensuite la fragmentation régionale, une start-up ivoirienne qui veut grandir doit composer avec plusieurs pays, plusieurs régulateurs et parfois plusieurs devises, quand une start-up nigériane peut atteindre une échelle nationale considérable sans jamais sortir de ses frontières. Enfin l’accès au capital-risque international, les plus gros fonds américains et asiatiques restent encore plus familiers du Nigeria, du Kenya ou de l’Égypte que de la zone UEMOA, ce qui ralentit l’arrivée des tickets vraiment massifs, ceux qui font franchir le cap du milliard.
Un compte à rebours plutôt qu’une impasse
Rien dans ces chiffres ne dit que la Côte d’Ivoire n’aura jamais sa licorne. Le pays affiche aujourd’hui le rythme de croissance le plus rapide de la zone en matière de financement tech, et Wave a prouvé, en s’implantant à Abidjan dès 2021, qu’un marché ivoirien pouvait faire partie de l’équation d’une licorne, même sans en porter le nom. La question n’est peut-être plus de savoir si ça arrivera, mais laquelle des start-up ivoiriennes actuelles portera cette étiquette en premier.
