
L’idée d’un Sénégal en avance sur la Côte d’Ivoire dans le numérique s’est installée durablement dans les esprits, portée par une licorne devenue une référence continentale et par un cadre légal adopté des années plus tôt. Les données les plus récentes racontent pourtant une histoire plus disputée qu’il n’y paraît.
Wave, l’argument qui pèse le plus lourd
Le principal atout sénégalais reste incontestable, Wave demeure la seule licorne francophone d’Afrique, valorisée à 1,7 milliard de dollars depuis une levée de série A de 200 millions de dollars en 2021. L’application dessert aujourd’hui plus de la moitié de la population sénégalaise, environ 8,5 millions d’utilisateurs, et continue d’innover, avec le lancement en janvier 2026 d’une carte de paiement virtuelle en partenariat avec Visa et Ecobank. Aucune startup ivoirienne n’a encore atteint une envergure comparable.
Un cadre légal avec trois ans d’écart
Sur le terrain réglementaire, le Sénégal a effectivement pris une longueur d’avance réelle. Sa loi sur les startups a été promulguée en janvier 2020, quand la Côte d’Ivoire n’a adopté son propre Startup Act, la loi n° 2023-901, qu’en novembre 2023, avec une phase opérationnelle concrète, les programmes « Ivoire Tech Next 15 » et « Ivoire Tech Scale Up », qui n’a véritablement démarré qu’en 2026. Cet écart de calendrier a longtemps pesé sur la structuration de l’écosystème ivoirien.
Un signal réel, mais sur un indicateur précis
C’est sur ce point qu’il faut être prudent, deux mesures distinctes de StartupBlink racontent des histoires différentes. Sur l’Innovators Business Environment Index (IBEI) 2026, qui évalue spécifiquement la qualité de l’environnement réglementaire et des affaires pour les entrepreneurs, la Côte d’Ivoire se classe 81ᵉ sur 125 pays, avec un score de 42,917, devançant l’Égypte (94ᵉ) et le Nigeria (95ᵉ), et se hissant dans le Top 10 africain sur ce critère précis. Sur la mesure la plus large de StartupBlink, le Global Startup Ecosystem Index publié en mai 2026, le tableau est moins tranché, le Sénégal recule de 5 places au classement mondial, l’une des baisses les plus marquées du continent, mais Abidjan perd elle aussi 8 rangs sur ce même indice, à la 575ᵉ place mondiale des villes, malgré une croissance de 25,8 % de son score brut. Les deux pays reculent donc sur la mesure globale, la Côte d’Ivoire se distinguant surtout sur le seul terrain de l’environnement réglementaire.
Le nerf de la guerre reste encore sénégalais, pour l’instant
Sur les montants levés, le Sénégal conserve un avantage récent mais réel. En 2024, l’écosystème sénégalais a capté environ 36 millions de dollars d’investissements, porté par des entreprises comme Socium, qui a mobilisé 5 millions d’euros via Orange Digital Ventures, ou LAfricaMobile, qui a levé 4,6 millions de dollars auprès de Janngo Capital. La Côte d’Ivoire progresse cependant vite sur ce terrain, avec des opérations comme le soutien apporté à WiAssur par le conglomérat malgache Axian dès 2024, la création du fonds Ring Africa, et surtout la levée record de 17 millions de dollars bouclée par Djamo en avril 2025, la plus importante jamais réalisée par une startup ivoirienne.
Ce que la Côte d’Ivoire a construit pour rattraper l’écart
Au-delà du cadre légal, Abidjan mise sur des infrastructures concrètes. La zone franche VITIB de Grand-Bassam, dédiée aux technologies de l’information et à la biotechnologie, est explicitement citée par StartupBlink comme un facteur de compétitivité. L’annexe fiscale 2026 introduit par ailleurs un régime d’exonérations pour les startups labellisées, et le patronat local Ci20 fédère désormais 35 jeunes entreprises technologiques du pays. Autant de briques posées ces deux dernières années, quand l’écosystème sénégalais, plus mature, semble marquer le pas.
Une avance qui se nuance plus qu’elle ne se renverse
Le Sénégal garde une carte que personne ne lui a encore retirée, celle d’avoir fait naître la première licorne francophone du continent, et son cadre légal a eu plusieurs années pour mûrir. La Côte d’Ivoire, de son côté, progresse nettement sur un terrain précis, la qualité de son environnement réglementaire pour les entrepreneurs, sans pour autant avoir dépassé le Sénégal sur l’ensemble des indicateurs qui définissent un écosystème tech mature. L’avance sénégalaise reste réelle, mais elle est aujourd’hui moins large qu’il y a encore deux ou trois ans, et se joue désormais sur des terrains plus spécifiques qu’un simple classement général.
