Il a suffi d’un abonnement IA pour espionner 25 millions de numéros au Mali

Lakana 360

Un consultant basé à Bamako, un compte anonyme au Kenya, une station de radio à Bangui financée depuis Moscou. Le dernier rapport de veille sur les usages malveillants de l’intelligence artificielle, publié par Anthropic le 10 septembre 2026, recense les opérations construites avec son modèle Claude entre décembre 2025 et août 2026. Le cas malien, une plateforme de surveillance des télécommunications bâtie pour les services de renseignement de l’État, s’y impose comme le plus poussé recensé en Afrique de l’Ouest.

«Lakana 360», la plateforme qui voit 25 millions de numéros

Le dossier est répertorié sous le nom GTG-50027 dans la nomenclature interne d’Anthropic. Un abonné isolé, vraisemblablement un consultant indépendant basé à Bamako, a utilisé Claude comme principale main-d’œuvre d’ingénierie pour concevoir «Lakana 360», un système destiné à l’Agence Nationale de la Sécurité d’État (ANSE). Le dispositif est pensé pour couvrir 25 millions de cartes SIM réparties sur les trois opérateurs mobiles nationaux du pays, avec la possibilité de générer un dossier de renseignement complet pour n’importe quel numéro ciblé.

La plateforme dépasse la simple collecte de métadonnées. Elle est conçue pour reconnaître une même voix malgré un changement de carte SIM, repérer les utilisateurs de VPN ou de messageries chiffrées, établir des zones de surveillance géographique et recouper les résultats avec le registre biométrique national. Autre détail relevé dans l’enquête, le module de génération de dossiers a été construit pour fonctionner sans exiger la preuve d’une autorisation judiciaire, contournant ainsi l’obligation légale d’obtenir un mandat pour ce type de données.

Claude n’a jamais fait tourner la plateforme elle-même. Le système repose sur une infrastructure locale et des modèles hébergés au Mali, Claude n’ayant servi qu’à la conception et à l’ingénierie logicielle. Anthropic a suspendu le compte à l’origine du projet, mais l’entreprise reconnaît que cette mesure n’a pas désactivé le système déjà déployé sur le terrain.

Un outil qui s’installe dans un climat de restriction des libertés

Le rapport situe cette affaire dans un contexte documenté par ailleurs. Depuis le coup d’État de 2020, les autorités maliennes sont accusées d’avoir multiplié les arrestations arbitraires et les disparitions forcées visant journalistes, opposants et acteurs de la société civile, selon le dernier rapport annuel de Human Rights Watch sur le pays. Un outil capable de dresser un dossier téléphonique complet sans validation judiciaire prend un relief particulier dans ce contexte.

Le seul cas ouest-africain nommé, dans un contexte régional qui interroge

Dans la répartition géographique de la section consacrée à la surveillance, Anthropic classe ce dossier aux côtés d’opérations chinoises et iraniennes, faisant de l’Afrique de l’Ouest l’une des zones explicitement citées pour ce type de détournement. Le Mali reste, à ce stade, le seul pays de la sous-région nommément identifié dans cette édition du rapport.

Le contexte régional donne néanmoins matière à réflexion. Le Mali forme, avec le Burkina Faso et le Niger, l’Alliance des États du Sahel, une coalition née en 2023 et qui a formalisé son retrait de la CEDEAO en janvier 2025. Les trois pays sont dirigés par des juntes issues de coups d’État et ont chacun resserré le contrôle de l’espace civique et des communications. Rien n’indique qu’un projet comparable à «Lakana 360» existe ailleurs dans la sous-région, mais le cas malien illustre la facilité avec laquelle un service de sécurité peut aujourd’hui s’offrir, via un simple abonnement grand public et un développeur indépendant, une capacité d’interception qui aurait exigé un budget d’État et une équipe entière quelques années plus tôt.

Bangui, Nairobi, Kinshasa, la propagande gagne aussi du terrain

Trois autres cas africains figurent dans le même rapport, tous liés cette fois à la manipulation de l’information plutôt qu’à la surveillance.

En Centrafrique, Anthropic a fermé le compte d’un acteur russophone basé à Bangui qui alimentait quotidiennement Radio Lengo Songo, une station créée et financée par le groupe Wagner dès 2017. Claude générait des articles pro-russes et anti-français tout en gérant en coulisses les contrats et l’évaluation du personnel de la radio. L’opération a été classée au niveau quatre sur l’échelle de mesure d’impact utilisée par Anthropic, le plus élevé recensé sur le continent dans ce rapport, une diffusion quotidienne sur les ondes ayant pris le relais des comptes automatisés.

Au Kenya, un unique compte a produit des lots de cinquante messages à la fois, pensés pour donner l’illusion d’un enthousiasme populaire spontané. Une bonne partie du contenu saluait le ministre de l’Énergie Opiyo Wandayi pour avoir suspendu une hausse programmée du tarif de l’électricité, sous les mots-clics «PowerReliefKE» et «PoweringTheNewKenya», pendant qu’une autre série de messages annonçait un éclatement de la coalition d’opposition à l’approche de la présidentielle de 2027. Le ministre a publiquement démenti tout lien avec cette campagne dès la publication du rapport, et Anthropic n’a trouvé aucune preuve d’une commande gouvernementale.

En République démocratique du Congo, le cas s’inscrit dans un réseau commercial bien plus large opéré depuis la France. Environ 70 faux sites d’actualité et autant de comptes X leur correspondant ont publié plus de 8 900 articles en une vingtaine de langues à travers six continents. Sur ce total, 318 articles ciblaient spécifiquement la RDC, généralement favorables à la position de Kinshasa sur les accords miniers régionaux et les tensions avec le Rwanda, avec un pic de coordination le 11 septembre 2025, quand plusieurs sites du réseau ont publié un article quasi identique sur le conflit RDC-Rwanda à trois minutes d’intervalle.

Un système qui a survécu à la fermeture du compte

Le point commun aux quatre dossiers africains tient moins à leur ampleur qu’à la rapidité de leur exécution. Une poignée de personnes, parfois une seule, a produit en quelques semaines ce qui aurait auparavant nécessité une agence entière. Anthropic affirme avoir interrompu la plupart de ces opérations avant qu’elles ne trouvent un public réel, la propagande centrafricaine faisant figure d’exception puisqu’elle est passée par une station de radio déjà installée sur les ondes.

Le cas malien reste toutefois celui qui illustre le mieux la limite structurelle de cette vigilance. Fermer un compte empêche de nouveaux usages, mais ne désactive rien de ce qui a déjà été construit et déployé sur des serveurs situés hors de portée de l’entreprise. Pour un outil capable de recouper 25 millions de numéros avec un registre biométrique national, cette nuance change tout.

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