Près de 970 milliards de FCFA, ce que le Sénégal gagne encore avec l’AES malgré la rupture politique

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Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont claqué la porte de la CEDEAO, mais leurs échanges avec le Sénégal n’ont jamais autant profité à Dakar. Selon la Note d’analyse du commerce extérieur (NACE) 2025 de l’ANSD, le Sénégal cumule un excédent net proche de 970 milliards de FCFA avec les trois pays de l’AES réunis. Un chiffre qui dit autant la force du corridor Dakar-Bamako que sa fragilité face aux soubresauts géopolitiques.

Le Mali, premier client africain du Sénégal, loin devant tous les autres

Le Mali n’est pas un partenaire commercial parmi d’autres pour le Sénégal, c’est de très loin le premier. Il absorbe à lui seul 55,4 % des exportations sénégalaises vers l’ensemble du continent africain et 64,1 % de celles destinées à la zone CEDEAO/AES. En valeur, ces exportations sont passées de 802,75 milliards à 931,07 milliards de FCFA, soit une progression de 16,0 %.

Le Burkina Faso suit très loin derrière, avec 40,03 milliards de FCFA d’exportations sénégalaises (contre 38,25 milliards l’année précédente), ce qui ne représente que 2,8 % des ventes sénégalaises dans la sous-région. Le Niger, lui, recule nettement, avec des exportations tombées à 5,28 milliards de FCFA contre 6,97 milliards, une baisse de 24,2 %.

Dans le sens inverse, les trois pays de l’AES pèsent très peu dans les importations sénégalaises. Le Mali y contribue pour 5,71 milliards de FCFA, le Burkina Faso pour 707 millions et le Niger pour seulement 176 millions. Cette asymétrie explique un excédent net sénégalais de +925,36 milliards de FCFA vis-à-vis du seul Mali, de +39,32 milliards avec le Burkina Faso et de +5,10 milliards avec le Niger. Ce total dépasse l’excédent global du Sénégal avec l’ensemble de la zone CEDEAO/AES, qui plafonne à +766,1 milliards de FCFA en 2025. L’écart tient au fait que cette zone communautaire compte quatorze pays, Nigeria et Ghana compris, et que le Sénégal y affiche par ailleurs un déficit important vis-à-vis du Nigeria, de 554,6 milliards de FCFA, qui vient rogner l’excédent réalisé avec l’AES.

Carburant, ciment et poisson, la mécanique de l’excédent

Cette dépendance commerciale du Mali envers le Sénégal repose sur un socle de produits bien identifiés. Les produits pétroliers raffinés arrivent en tête, le Mali étant devenu le premier client mondial du Sénégal sur ce segment, avec 66,6 % des parts de marché à l’exportation, soit plus de 573 milliards de FCFA. Cette dynamique s’appuie notamment sur la montée en puissance de la production nationale d’hydrocarbures, entre le gisement offshore Grand Tortue Ahmeyim et le champ pétrolier de Sangomar.

Le ciment hydraulique constitue le deuxième pilier de cet excédent. Le Sénégal, premier fournisseur de ciment de l’UEMOA, expédie 79,5 % de ses ventes totales vers le seul Mali, pour 90,3 milliards de FCFA. Les produits agroalimentaires et halieutiques complètent ce panier, avec le poisson frais de mer, les conserves de poisson, les cigarettes (40,0 milliards de FCFA vers l’Afrique, dont une large part vers l’AES) et les engrais minéraux et chimiques.

Le corridor Dakar-Bamako, artère vitale pour un pays enclavé

Ce commerce ne circule pas par magie. Historiquement, le Port Autonome de Dakar (PAD) assure entre 70 % et 80 % du transit maritime du Mali, pays sans accès à la mer. Les Entrepôts du Sénégal au Mali (ENSEMA) jouent un rôle central pour fluidifier ce trafic entre Dakar, Bamako et les pays de l’hinterland.

Le PAD a modernisé cette chaîne logistique avec le lancement du «Guichet Unique d’Enlèvement Portuaire» via la plateforme Orbus Infinity, opérationnelle depuis février 2024. En un an et demi d’exploitation, cet outil a permis de traiter 29 000 dossiers de transit, de gérer numériquement 46 900 conteneurs et de réduire les délais de traitement de 40 %. Deux chantiers structurants doivent prolonger cet effort, le port en eau profonde de Ndayane, conçu en partenariat avec DP World, et le futur port sec de Sandiara, pensé spécifiquement pour désengorger les flux maliens.

Une résilience monétaire qui tient malgré la rupture politique

Le paradoxe de cette relation tient à un socle institutionnel qui a survécu à la rupture politique. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté officiellement la CEDEAO le 29 janvier 2025, un an après l’avoir annoncé. Mais les trois pays restent membres de l’UEMOA, ce qui maintient l’application du Tarif Extérieur Commun, la libre circulation bancaire et financière sous l’égide de la BCEAO et l’interconnexion des marchés monétaires. Le franc CFA continue de circuler normalement dans les quatre pays, sans rupture de convertibilité.

Cette architecture explique pourquoi les biens originaires du Sénégal et de l’AES circulent toujours sous le régime préférentiel de l’union douanière. Elle explique aussi pourquoi, selon les analyses de la Banque mondiale et du FMI, les épisodes de fermeture de frontières ou de sanctions régionales n’ont perturbé le corridor Dakar-Bamako que temporairement, avant une reprise rapide des flux dès leur levée, confirmant la compétitivité géographique de l’axe routier et ferroviaire.

Niger et Burkina Faso, l’autre versant, moins flatteur

Si le Mali tire cette relation vers le haut, elle n’efface pas des signaux inverses. Le repli de 24,2 % des exportations sénégalaises vers le Niger interroge sur la solidité de ce marché, tout comme la timidité persistante des échanges avec le Burkina Faso, qui ne pèsent que 2,8 % des ventes sénégalaises dans la sous-région malgré l’appartenance commune à l’AES. La concurrence d’autres corridors, notamment celui du Port Autonome de Conakry, qui capte une part croissante du trafic malien grâce à des tarifs préférentiels, rappelle que la position dominante de Dakar n’est pas acquise indéfiniment.

Ce qui reste à jouer sur ce corridor

La réhabilitation du chemin de fer Dakar-Bamako figure parmi les chantiers les plus attendus pour alléger la pression sur le transport routier d’hydrocarbures et de ciment. La réduction des tracasseries routières et des contrôles intempestifs le long du corridor conditionnera aussi sa capacité à résister face à la concurrence des axes d’Abidjan, de Lomé, de Cotonou ou de Nouakchott. Reste enfin l’opportunité de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine, qui pourrait consolider des partenariats déjà amorcés autour des engrais, des produits raffinés et du ciment, si Dakar et Bamako parviennent à transformer une dépendance commerciale en filière industrielle partagée.

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