
Peu de monde le sait, mais la Côte d’Ivoire dispose depuis fin 2023 d’une loi entièrement consacrée aux startups. Longtemps restée sur le papier, elle vient d’être réactivée coup sur coup par une exonération fiscale et par deux nouveaux programmes d’accompagnement, selon les données partagées par le ministère de la Transition numérique lors de leur lancement fin juillet. De la fintech qui boucle des levées à neuf chiffres en FCFA aux jeunes pousses qui candidatent encore en ligne, voici un tour d’horizon de ce que ce cadre légal change, et de ce qu’il ne change pas encore, pour l’entrepreneuriat innovant ivoirien.
Une loi votée en 2023, restée trois ans dans l’angle mort
Le texte s’appelle officiellement la loi n° 2023-901 du 23 novembre 2023 portant promotion des startups numériques, plus connue sous son surnom anglophone de Startup Act. Elle définit juridiquement, pour la première fois en Côte d’Ivoire, ce qu’est une startup numérique, à savoir une jeune entreprise légalement constituée, qui s’appuie sur les télécommunications ou les technologies de l’information, affiche un fort potentiel de croissance et fonde sa création de valeur sur l’innovation.
Le texte crée surtout un statut officiel, le «Label Startup numérique», décerné par arrêté ministériel après avis d’un Comité de Labellisation des Startups numériques. Pour l’obtenir, une entreprise doit notamment être de droit ivoirien, avoir un capital majoritairement détenu par des nationaux, justifier de produits ou de modèles économiques réellement innovants et apporter une preuve de traction sur le marché, qu’il s’agisse d’un prototype abouti, de premières commandes ou d’une levée de fonds. Une startup qui ne remplit qu’une partie des critères peut d’abord décrocher un pré-label, valable un an et renouvelable une fois. Le Label définitif, lui, ne peut excéder cinq ans et expose l’entreprise labellisée à des sanctions en cas de manquement, allant de la suspension des avantages au remboursement de certaines aides perçues.
En échange, la loi promet aux entreprises labellisées un ensemble d’avantages douaniers, fiscaux et d’accès aux marchés publics, ainsi qu’une éligibilité automatique au dispositif public d’accompagnement des PME. Sur le papier, le cadre est ambitieux. Dans les faits, il a fallu près d’un an et demi avant qu’un organe chargé de l’appliquer ne soit même créé.
2025-2026, le texte sort enfin du tiroir
Le Comité de Labellisation des Startups numériques, chargé de valider et de contrôler l’attribution du Label, n’a été mis en place qu’en mars 2025, soit près d’un an et demi après le vote de la loi. C’est seulement à partir de cette date que le dispositif a commencé à prendre une forme concrète.
Le vrai tournant date de cette année. L’article 35 de la loi de finances 2026, promulguée le 19 décembre 2025, instaure enfin le régime fiscal que la loi de 2023 avait seulement promis. Pendant les trois années qui suivent leur labellisation, les startups numériques labellisées bénéficient d’une exonération totale de l’impôt sur les bénéfices, de la cotisation forfaitaire pour les microentreprises, de la taxe sur les opérations bancaires et de l’impôt sur le revenu des créances. Ce dispositif a été présenté publiquement début janvier par la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire, qui évalue à près de 300 le nombre de startups aujourd’hui actives dans le pays, réparties entre fintech, edtech, agritech et intelligence artificielle.
Puis, le 29 juillet dernier, le ministère de la Transition numérique et de l’Innovation technologique a franchi une nouvelle étape en lançant deux programmes phares, «Ivoire Tech Next 15» et «Ivoire Tech Scale Up», qui offriront 24 mois d’accompagnement structuré à 30 entreprises sélectionnées. D’après les modalités rendues publiques à cette occasion, les lauréats auront notamment accès à des agents d’intelligence artificielle pris en charge par l’État sur des fonctions de recrutement, marketing, finance et ressources humaines, présentés comme l’équivalent de deux à trois collaborateurs supplémentaires sans coût salarial, ainsi qu’à un accès à la commande publique prévu depuis 2023 par la loi mais resté jusqu’ici largement théorique. Les candidatures, gratuites, sont ouvertes en ligne jusqu’au 13 septembre respectivement sur «Ivoire Tech Next 15» et «Ivoire Tech Scale Up», pour une annonce des lauréats fin septembre à Abidjan.
Les startups qui pèsent déjà des dizaines de millions de dollars
Si la loi reste méconnue du grand public, certaines des entreprises qu’elle est censée protéger n’ont, elles, plus besoin de présentation. La fintech Djamo, fondée à Abidjan en 2020 par Hassan Bourgi et Régis Bamba, a bouclé en avril 2025 une levée de 17 millions de dollars, soit environ 10,3 milliards de FCFA, la plus importante levée de capital-risque jamais enregistrée par une startup ivoirienne. Le tour de table a été mené par Janngo Capital avec la participation de Partech, d’Y Combinator, d’Oikocredit, d’Enza Capital et du fonds Sanad. Djamo revendique aujourd’hui plus d’un million de clients entre la Côte d’Ivoire et le Sénégal, plus de 4,5 milliards de dollars de transactions cumulées depuis son lancement et 10 000 PME utilisatrices, et est devenue en septembre 2025 la première fintech de la région à obtenir un agrément microfinance de la BCEAO, lui permettant de proposer des comptes d’épargne rémunérés et des prêts.
Une autre entreprise a marqué le début de l’année 2026, GoCab, lancée à Abidjan en 2024 et aujourd’hui active sur cinq marchés dont la Côte d’Ivoire reste la plus importante implantation. La fintech de la mobilité a levé 45 millions de dollars en février 2026, un montant total supérieur à celui de Djamo mais d’une nature différente, puisqu’il combine 15 millions de dollars en capital et 30 millions en dette. C’est cette composition qui explique pourquoi le record de capital-risque pur reste détenu par Djamo, la part strictement investie en fonds propres chez GoCab n’atteignant pas les 17 millions levés par la fintech. Le tour a été co-mené par E3 Capital et Janngo Capital, avec la participation de KawiSafi Ventures et Cur8 Capital. Julaya, spécialisée dans les paiements pour entreprises, a franchi une étape réglementaire importante en obtenant en mai 2025 son agrément d’établissement de paiement auprès de la BCEAO, avant de recevoir en octobre un investissement de 800 millions de FCFA du fonds public CDC-CI Capital, qui a injecté la même année 350 millions de FCFA dans Ades, une startup ivoirienne de santé numérique. Ces montants restent modestes comparés aux levées de Djamo ou GoCab, mais ils traduisent une implication directe et grandissante de l’État lui-même comme investisseur.
Tous les paris ne réussissent pas. Anka, ex-Afrikrea, plateforme de e-commerce de mode africaine cofondée par l’Ivoirien Moulaye Tabouré, avait pourtant levé plus de 13 millions de dollars cumulés en huit ans avant de fermer sa marketplace en mars 2024, invoquant l’inflation et des problèmes de paiement. La maison mère a depuis été liquidée. Moulaye Tabouré dirige aujourd’hui les opérations ivoiriennes de GoCab.
Ces trajectoires contrastées ne doivent pas masquer un rapport de force encore modeste à l’échelle du continent. La Côte d’Ivoire avait levé environ 33 millions de dollars de capital-risque en 2024, selon les données de Partech Africa, quand les startups du continent ont, elles, levé 1,44 milliard de dollars sur l’ensemble du seul premier semestre 2026.
La relève ne manque pas d’idées
Derrière ces têtes d’affiche, une génération plus jeune avance par vagues successives, souvent avec l’appui direct de l’État. Le Programme d’Appui à l’Écosystème des Startups (PAES) a démarré en juin sa première session de formation pour 150 startups ivoiriennes sélectionnées, sous la conduite conjointe de la Caisse des Dépôts et Consignations de Côte d’Ivoire Capital, de l’Agence Emploi Jeunes et de Plug and Play Tech Center, avec pour objectif explicite de préparer ces jeunes entreprises aux marchés internationaux.
Une partie de cette relève s’est d’ailleurs déjà frottée à la scène internationale. En juin 2026, une délégation de 30 entreprises ivoiriennes, dont 20 startups et 10 PME couvrant l’intelligence artificielle, la blockchain, l’internet des objets, la fintech, l’agritech et la santé numérique, a représenté le pays au salon VivaTech de Paris. Parmi les jeunes entrepreneurs qui incarnent cette dynamique figurent, entre autres, Assanvo Brou Antoine avec la plateforme de commerce en ligne Yatou.ci, Dr Moro Fabrice et son vélo électrique Matter, Blé Dja Agohi avec Maestria Talents ou encore Ange Désirée Nioulé avec ContratChap, une solution qui simplifie les démarches juridiques des PME et des startups.
Ce qui freine encore la machine
Le principal obstacle reste, sans surprise, l’argent. Près de 78% des PME ivoiriennes citent les contraintes de financement comme un obstacle majeur à leur croissance, selon les enquêtes de la Banque mondiale sur les entreprises, et moins de 25% des PME parviennent à obtenir un prêt bancaire, alors même que ces PME représentent 98% des entreprises du pays, environ 20% du PIB et 23% de l’emploi formel. À l’échelle régionale, une représentante du fonds panafricain Launch Africa Ventures a rappelé lors du lancement d’Ivoire Tech Next 15 que l’Afrique francophone subsaharienne capte encore moins de 5% du capital-risque investi sur le continent, malgré la multiplication du nombre d’entreprises ivoiriennes qui parviennent à lever des fonds.
Le problème n’est pas seulement le montant des capitaux disponibles. Selon une responsable d’Advans Côte d’Ivoire, institution de microfinance dédiée aux PME, trop d’entreprises viables essuient un refus de financement parce que leur dossier n’est pas encore présentable, non parce que l’activité elle-même serait fragile. De son côté, le directeur général d’Ecobank Côte d’Ivoire a publiquement appelé les banques du pays à faire évoluer leurs pratiques de prêt vers des montages hybrides mêlant capital et dette, plutôt que d’exiger des garanties que les jeunes entreprises ne possèdent tout simplement pas.
Un accompagnement plus large que la seule loi
Le Startup Act n’est pas le seul outil que l’État ivoirien met à disposition des entrepreneurs. Dès novembre 2023, le pays avait lancé le Guichet Unique de Développement des PME (GUDE-PME), point d’entrée central censé coordonner l’accompagnement technique, l’accès au financement et l’obtention de garanties pour toute la chaîne des très petites entreprises, PME et startups, en s’appuyant sur deux structures dédiées, la Société de Garantie des PME et Côte d’Ivoire PME. C’est précisément à ce guichet que la loi de 2023 rattache les startups labellisées pour leur accompagnement.
Le Village des Technologies de l’Information et de la Biotechnologie de Côte d’Ivoire (VITIB), zone franche technologique installée à Grand-Bassam, offre pour sa part des exonérations fiscales et douanières spécifiques, avec un accès prioritaire désormais réservé aux entreprises lauréates d’Ivoire Tech Scale Up. Le ministère a par ailleurs dévoilé une troisième initiative, «Ivoire Gouv Tech Lab», qui vise à transformer les besoins numériques de l’administration elle-même en marché ouvert aux startups et PME, plutôt que de se limiter à réguler le secteur depuis l’extérieur.
Le pari du PND 2026-2030
Ce foisonnement de programmes n’est pas isolé. L’Assemblée nationale ivoirienne a adopté à l’unanimité, le 14 avril 2026, le nouveau Plan National de Développement pour la période 2026-2030, doté d’un budget global de 114 840 milliards de FCFA, soit environ 205,1 milliards de dollars tous secteurs confondus, avec pour ambition une croissance moyenne de 7,2% par an et un revenu par habitant porté à 4 500 dollars d’ici 2030.
Dans ce plan, l’économie numérique reçoit un mandat explicite, celui de contribuer à faire de la Côte d’Ivoire un hub technologique régional. Le secteur pèse aujourd’hui entre 6% et 8% du PIB national, et le gouvernement vise à porter cette contribution entre 12% et 15% d’ici 2030, soit un quasi-doublement en quatre ans. Pour y parvenir, le ministère de la Transition numérique a construit une feuille de route 2026-2028 autour de sept piliers, parmi lesquels la connectivité, avec un objectif de couverture de 98% à 100% du territoire, la transformation numérique de l’administration publique, le développement de l’écosystème d’innovation, une capacité nationale en intelligence artificielle et le développement des compétences numériques, le tout décliné en 40 projets structurants. Le pays avait déjà investi 250 milliards de FCFA dans le numérique sur la seule année 2024.
Entre le texte de loi voté fin 2023 et les programmes lancés cet été, l’écart se resserre, sans être encore refermé. Les startups ivoiriennes disposent désormais d’un cadre légal, d’avantages fiscaux concrets et d’une place explicite dans la stratégie économique nationale à horizon 2030. Reste à transformer ces promesses en dossiers de financement effectivement bouclés, pour les quelque 300 entreprises que compte aujourd’hui l’écosystème, qu’elles aient déjà obtenu leur Label ou qu’elles n’existent encore que dans la tête de leurs fondateurs.
