
Le négociant singapourien Robust International a obtenu une facilité de dette de 20 millions de dollars pour construire une seconde usine de transformation de noix de cajou à Toumodi, dans le centre de la Côte d’Ivoire. Le montage financier, assemblé par GuarantCo, Symbiotics et M&G Investments, doit aussi financer deux centres d’agrégation à Bouaké et à Toumodi. L’opération s’inscrit dans une filière anacarde ivoirienne qui pèse plusieurs points de PIB et qui vise, d’ici 2030, à transformer la moitié de sa récolte sur place.
Le financement, pièce par pièce
Le montage combine deux tranches distinctes. Une tranche couverte, souscrite en totalité par l’investisseur institutionnel M&G Investments, bénéficie d’une garantie de paiement à 100 % pouvant aller jusqu’à 23 millions de dollars, apportée par GuarantCo, filiale du Private Infrastructure Development Group (PIDG). Une tranche non couverte, elle, est souscrite par des fonds à impact conseillés par Symbiotics Asset Management, qui a aussi structuré le véhicule émetteur des titres.
Il s’agit de la deuxième transaction entre ce trio de financeurs et Robust International en 2026, après un accord similaire au Nigeria annoncé plus tôt dans l’année, et de leur deuxième opération dans la filière cajou ivoirienne après un financement conclu en 2025 avec un autre transformateur du pays. GuarantCo présente ce choix de reproduire une structure déjà éprouvée comme un moyen de réduire les risques d’exécution du projet.
GuarantCo est financée par les gouvernements du Royaume-Uni, de la Suisse, de l’Australie, de la Suède, des Pays-Bas, du Canada et de la France, et intervient dans le financement d’infrastructures en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud et du Sud-Est. L’ambassadeur britannique en Côte d’Ivoire, John Marshall, a salué un financement qui « démontre comment la finance du développement adossée au Royaume-Uni peut mobiliser des capitaux privés » à l’appui de l’objectif ivoirien de transformation locale.
Toumodi, un site qui se densifie
Le nouveau financement doit permettre de construire une usine d’une capacité de 15 000 tonnes par an à Toumodi, complétée par un centre d’agrégation de 25 000 tonnes par an à Bouaké et un second de 19 000 tonnes par an à Toumodi même. Cette capacité de stockage supplémentaire vise, selon les porteurs du projet, à sécuriser l’approvisionnement en pleine saison et à réduire la dépendance de Robust aux entrepôts loués. Le projet prévoit aussi la valorisation des coques en liquide de coque de noix de cajou (CNSL) et la revente des résidus solides à un tiers qui les transforme en fertilisant.
Les porteurs du projet tablent sur un approvisionnement auprès d’environ 1 500 petits producteurs, sur 79,2 millions de dollars de recettes d’exportation supplémentaires et sur la création de 510 emplois, dont 40 % des postes saisonniers et 80 % des postes permanents devraient revenir à des femmes.
Cette usine sera la deuxième implantation de Robust International en Côte d’Ivoire. La première, inaugurée en septembre 2025 à Oussou, dans la même zone de Toumodi, avait mobilisé un investissement d’environ 27 millions de dollars pour une capacité de 120 tonnes de noix brutes par jour, soit 37 440 tonnes par an. Construite sur six hectares, elle avait employé 996 personnes dont 675 femmes à son ouverture, et succédait à Dorado Ivory, une autre unité industrielle installée dans la même zone en 2022. Avec ce nouveau projet, Toumodi compte donc désormais trois unités de transformation industrielle sur un même corridor.
Qui est Robust International
Fondé en 2006 à Singapour, Robust International est un négociant en matières premières agricoles présent en Afrique depuis 2011, où il s’approvisionne pour 95 à 98 % de ses volumes. La noix de cajou représente 36 % de son chiffre d’affaires et le sésame 56 %, le reste provenant du gingembre, de la gomme arabique, des légumineuses, du curcuma et du karité. Ses marchés d’exportation incluent la Chine, l’Inde, le Vietnam, la Turquie, les Pays-Bas, la France et les États-Unis. Le groupe, dirigé par son fondateur Naarayan Raaghavan, dit investir près de 50 millions de dollars dans des infrastructures locales au Nigeria, en Côte d’Ivoire, en Tanzanie, au Burkina Faso et au Tchad, dans le cadre d’une transition d’un modèle de négoce pur vers celui de transformateur intégré. Son directeur général, Vishanth Narayan, présente l’usine de Toumodi comme un moyen d’« élargir la valeur ajoutée en pays » et de créer des emplois, notamment pour les femmes.
L’anacarde, un pilier de l’économie ivoirienne
La Côte d’Ivoire reste, de loin, le premier producteur mondial de noix de cajou brutes. Sa récolte a atteint un niveau historique de 1 549 221 tonnes lors de la campagne 2025, selon le Conseil du coton, de l’anacarde et du karité, l’organe de régulation de la filière. Le pays représenterait ainsi autour de 40 % de l’offre mondiale de cajou brut, un poids que confirment aussi bien la Banque mondiale que la direction générale du Trésor français, et se classe troisième transformateur mondial derrière le Vietnam et l’Inde.
Sur le terrain, cette culture couvre environ 1,4 million d’hectares, principalement dans le nord et le centre du pays. Selon la direction générale du Trésor ivoirien, la filière anacarde pèse à elle seule entre 8 et 9 % du produit intérieur brut national, derrière le binôme café-cacao qui en représente environ 15 %, ce qui en fait le deuxième produit d’exportation ivoirien après le cacao. Elle ferait vivre près de deux millions de personnes, en particulier dans les régions septentrionales où elle reste la principale source de revenus monétaires en milieu rural. Les exportations de cajou dépassaient déjà les 800 millions de dollars en 2023.
La course à la transformation locale
Longtemps cantonnée à l’exportation de noix brutes, la Côte d’Ivoire a fait de la transformation sur place une priorité de politique publique. La part de la récolte traitée localement est passée de 6,6 % en 2014 à 36,4 % en 2024, avec un objectif officiel de 50 % à l’horizon 2030. Le pays compte désormais 36 usines de transformation opérationnelles, un chiffre en hausse constante depuis une dizaine d’années.
Cette montée en puissance industrielle a des effets mesurables sur l’emploi. La Banque mondiale évalue à plus de 18 000 le nombre d’emplois directs créés dans la transformation du cajou, dont les deux tiers occupés par des femmes, avec 12 000 emplois supplémentaires attendus grâce à la mise en service de trois zones agro-industrielles dédiées. C’est précisément dans ce mouvement que s’inscrit le projet de Toumodi, qui ajoute une nouvelle capacité de traitement et surtout une capacité de stockage jugée structurellement insuffisante par les acteurs du secteur.
Une expansion qui n’efface pas les questions environnementales
L’essor de l’anacardier n’est pas sans controverse. Dans une enquête menée dans le département de Kouto, au nord du pays, des chercheurs cités par Mighty Earth et le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) ont établi un lien entre l’expansion des plantations d’anacardiers en monoculture et la perte de couverture forestière ainsi que la dégradation d’habitats d’espèces menacées comme le chimpanzé d’Afrique de l’Ouest. À l’inverse, des élus locaux et des chefs traditionnels de cette même région attribuent aux plantations d’anacardiers un rôle protecteur face à l’avancée de la désertification venue du Sahara. Cette tension entre bénéfice économique et impact sur les paysages continue d’accompagner, sans la freiner, la croissance de la filière.
Un test pour la promesse industrielle ivoirienne
Le pari des financeurs de Toumodi reproduit une équation que la Côte d’Ivoire cherche à généraliser depuis plus d’une décennie, celle de faire remonter la valeur ajoutée du cajou vers l’amont de la chaîne plutôt que de continuer à exporter l’essentiel de la récolte à l’état brut. Sur le papier, les promesses d’emplois et de revenus supplémentaires liées au projet sont significatives. Leur matérialisation dépendra toutefois de la capacité de Robust à sécuriser un approvisionnement régulier auprès de petits producteurs dont les revenus restent, eux, suspendus aux variations annuelles du prix plancher bord champ fixé par l’État.
