
La plupart des ressources naturelles qui chevauchent une frontière africaine finissent en contentieux ou en zone grise juridique. Le gisement gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA), à cheval entre le Sénégal et la Mauritanie, a pris le chemin inverse dès 2018. Le dispositif a depuis traversé une épreuve inattendue, un désaccord commun avec l’opérateur international du champ, sans jamais remettre en cause le partage entre les deux capitales.
Un accord pensé pour éviter la dispute avant même le premier mètre cube
Dakar et Nouakchott ont signé le 9 février 2018 un accord de coopération interétatique fondé sur le principe de l’unitisation, qui traite le gisement comme une seule et même entité malgré sa position à cheval sur les deux juridictions. Ce cadre a été complété par un accord d’unitisation signé le 6 février 2019 à Nouakchott puis le lendemain à Dakar, avec un partage des revenus fixé à 50/50 entre les deux États, un ratio pouvant être révisé selon des paramètres techniques et géologiques.
Quand les deux capitales ont dû faire front commun contre l’opérateur
Le dispositif a été mis à l’épreuve en 2024, bien avant que la production ne devienne réellement rentable. Des audits commandés séparément par la Mauritanie et le Sénégal ont mis en lumière plusieurs centaines de millions de dollars de dépenses contestées, facturées par l’opérateur britannique BP sur sa partie mauritanienne du champ. Plutôt que de s’affronter l’un l’autre, les deux gouvernements se sont retrouvés du même côté de la table face à leur partenaire industriel commun.
Ce que le partage laisse vraiment aux deux États, pour l’instant
La première année pleine de production commerciale illustre les limites concrètes du montage. Selon les données publiées par la Société mauritanienne des hydrocarbures, la valeur totale des exportations de GTA a atteint environ 475,7 millions de dollars en 2025, mais environ 75 % de ces recettes brutes sont d’abord absorbées par le remboursement des coûts de développement et de financement. Les 25 % restants, désignés comme le « profit oil », sont ensuite répartis entre les opérateurs et les deux États selon les parts contractuelles prévues, ce qui réduit sensiblement, dans cette phase initiale, la part qui revient directement aux budgets sénégalais et mauritanien.
Le vrai test arrive une fois la facture de développement soldée
La production, elle, continue de monter en régime. Depuis le démarrage le 9 février 2025, GTA affiche une production cumulée proche de 6,79 millions de mètres cubes de GNL, avec des prévisions annuelles maintenues entre 32 et 36 cargaisons. Tant que la phase de remboursement des coûts se poursuit, l’accord de 2018 reste surtout un modèle de gouvernance partagée. Sa vraie mesure, celle des retombées budgétaires concrètes pour Dakar et Nouakchott, ne sera prise que lorsque le compteur du cost recovery basculera enfin en faveur des deux États.
