Côte d’Ivoire : pourquoi 6 % de croissance ne remplit pas le portefeuille

Abidjan

Le produit intérieur brut de la Côte d’Ivoire progresse d’environ 6,5 % par an, et pourtant beaucoup de ménages ne voient aucune trace de cette hausse dans leur budget. Les données de la Banque mondiale et de l’Agence nationale de la statistique montrent que ce décalage tient moins à une erreur de calcul qu’à la façon dont la richesse est produite, répartie et dépensée. Quelques mécanismes simples suffisent à comprendre pourquoi.

Le PIB mesure ce que le pays produit, pas ce que chacun encaisse

Le produit intérieur brut, ou PIB, additionne la valeur de tout ce qui est produit dans le pays sur une année, des fèves de cacao aux barils de pétrole en passant par les services de télécommunications. Cette valeur peut finir dans la poche d’un salarié, dans les comptes d’une entreprise ou dans la caisse de l’État, qui s’en sert pour financer une route ou un pont. En 2025, l’économie ivoirienne a progressé de 6,5 %. Ce chiffre dit combien le pays a produit de plus, il ne dit rien de ceux qui en ont profité.

Une croissance portée par l’extraction et les services

En 2024, les services ont apporté 2,9 points de croissance et l’industrie 1,5 point, dont l’essentiel est venu des mines et des hydrocarbures, avec la montée en puissance du champ pétrolier de Baleine et la hausse de la production d’or, pendant que le commerce de détail restait atone, selon la Banque mondiale. Les activités extractives pèsent lourd dans le PIB, mais elles mobilisent surtout du capital et relativement peu de main-d’œuvre. Résultat, la croissance de l’emploi a ralenti à 3,3 % en 2024, contre 9,2 % un an plus tôt, alors que l’économie progressait de 6 %.

Une population qui rogne la part de chacun

La population ivoirienne augmente de 2,4 % par an. Cette arithmétique ramène la croissance par habitant à environ 4 %, ce qui reste un vrai gain, puisque cumulé de 2021 à 2025 il représente environ 21 % de richesse supplémentaire par personne en termes réels. Mais il s’agit d’une moyenne, qui lisse l’écart entre un cadre de la capitale économique et un planteur de l’intérieur du pays.

Neuf emplois sur dix hors du circuit protégé

Le gros du problème se situe sur le marché du travail. Près de neuf emplois sur dix sont informels, selon le ministère de l’Économie, et l’emploi vulnérable, celui des indépendants et des aides familiaux, souvent sans protection sociale, avoisine 70 % de l’emploi total d’après la Banque mondiale. Un vendeur de garba, un conducteur de moto-taxi ou un planteur ne reçoit pas de hausse automatique quand le PIB monte, son revenu dépend de ses clients et du prix de sa récolte. Le lien entre croissance et recul de la pauvreté s’en ressent, puisqu’un point de croissance supplémentaire ne réduit la pauvreté que d’environ 0,6 % en Côte d’Ivoire, soit à peu près deux fois moins que la moyenne de l’Afrique subsaharienne.

Un seuil de pauvreté fixé à 1 012 FCFA par jour

La pauvreté monétaire touchait 37,5 % de la population en 2021, selon la dernière grande enquête de l’Agence nationale de la statistique, qui place le seuil à environ 1 012 FCFA par jour et par personne, soit près de 30 800 FCFA par mois. La Banque mondiale l’estime à 36,5 % en 2024, mais cette moyenne cache un écart d’environ 54 % en milieu rural contre 22 % en ville, d’après l’enquête de 2021.

Ce que l’inflation basse ne dit pas

Avec une inflation de 1,2 % en août 2026 sur un an, selon l’Agence nationale de la statistique, on pourrait croire que la vie coûte moins cher. Cela signifie seulement que les prix augmentent lentement, pas qu’ils reculent, et l’indice moyen masque les postes les plus difficiles à comprimer. Les prix des transports ont augmenté de 4,1 % après la hausse du litre de super de 875 à 905 FCFA, et les loyers enregistraient une hausse de 3,66 % en janvier 2026.

Les chiffres à suivre à la place du PIB

Pour savoir si la croissance atteint vraiment les ménages, trois repères comptent plus que le PIB, à savoir la création d’emplois, le revenu des producteurs agricoles et le taux de pauvreté. Ce dernier sera bientôt remis à jour, puisque les premiers indicateurs de pauvreté et d’inégalité de la nouvelle enquête sur les conditions de vie des ménages, menée en 2025 et 2026, sont attendus en décembre 2026 selon l’Agence nationale de la statistique. Ils permettront de vérifier si le statut de revenu intermédiaire supérieur visé par le pays se construit aussi dans les ménages, et pas seulement dans les comptes nationaux. Une croissance qui n’élargit pas la part de chacun reste un gâteau plus gros, découpé en parts presque inchangées.

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