
Wave grignote du terrain sur Orange Money, les chiffres le confirment. Mais derrière cette course aux parts de marché, une question plus fondamentale se pose : l’argent qui transite par les portefeuilles mobiles reste-t-il vraiment dans le circuit numérique, ou n’est-il qu’un détour rapide avant de repasser en espèces ?
Un marché devenu plus gros que l’économie formelle
En 2024, les huit pays de l’UEMOA ont traité plus de 11 milliards de transactions de mobile money, contre 260 millions dix ans plus tôt. La valeur totale de ces transactions représente désormais 118,94 % du PIB cumulé de l’Union, contre 105,59 % l’année précédente. Autrement dit, plus d’argent circule chaque année par les portefeuilles mobiles que ce que produisent formellement les huit économies réunies.
Wave grignote, Orange résiste, MTN recule
La composition du marché change vite. En valeur de transactions, la part de Wave est passée de 34 % à 38,2 % entre 2023 et 2024, tandis qu’Orange Money reculait de 43,3 % à 41,3 % et que MTN Mobile Money chutait de 16,3 % à 11,7 %. En volume d’opérations, Orange reste devant avec 38,4 %, mais cède du terrain face à Wave, passé de 19 % à 23 % sur la même période.
| Opérateur | Part en valeur 2023 | Part en valeur 2024 |
|---|---|---|
| Orange Money | 43,3 % | 41,3 % |
| Wave | 34,0 % | 38,2 % |
| MTN MoMo | 16,3 % | 11,7 % |
| Moov | 2,8 % | 2,6 % |
Ce basculement s’explique en grande partie par la nature des usages. La valeur moyenne d’un transfert entre particuliers a reculé de 9 % en 2024, à 18 220 FCFA, un signe que le mobile money sert désormais surtout à des paiements courants et répétés plutôt qu’à de gros transferts occasionnels, un usage qui favorise mécaniquement les modèles à frais fixes et faibles.
L’interopérabilité voulue par la banque centrale
Depuis le 30 septembre 2025, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest a activé sa plateforme d’interopérabilité, la « PI-SPI », conçue pour permettre à n’importe quel client, banque ou portefeuille mobile confondu, d’envoyer de l’argent instantanément à n’importe quel autre, sans passer par un retrait puis un redépôt en espèces. Au 24 juin 2026, 80 établissements étaient connectés à la plateforme, un nombre encore appelé à grandir puisque la banque centrale a depuis prolongé les délais de connexion obligatoire pour les acteurs restants.
La plateforme impose la gratuité des transferts entre institutions participantes. Wave et Orange Money ne figuraient pas parmi les premiers adhérents, et leur intégration restait partielle plusieurs mois après le lancement. Un parlementaire sénégalais a publiquement relevé qu’Orange Money, tout en supprimant ses frais de transfert, avait introduit des frais de retrait de 1 %, plafonnés à 5 000 FCFA, un point qui illustre combien la frontière entre conformité réglementaire et modèle économique reste discutée dans ce secteur.
Le vrai enjeu : des comptes ouverts, mais peu utilisés
C’est là que se niche l’angle le moins commenté de cette histoire. La zone UEMOA compte 248,7 millions de comptes de monnaie électronique, un chiffre multiplié par dix en dix ans. Mais seuls 76,8 millions d’entre eux, soit 30,9 %, ont enregistré au moins une opération dans les 90 jours précédents. Un compte ouvert sur trois seulement est donc réellement actif, un écart que la BCEAO elle-même identifie comme l’un des points de vigilance de son rapport annuel sur les services financiers numériques.
Les signaux qui vont dans le bon sens
Deux évolutions nuancent ce constat. Le nombre de marchands équipés pour accepter les paiements mobiles a plus que doublé en 2024, passant de 1,75 million à 3,7 millions, porté par le déploiement des paiements par QR code, en particulier en Côte d’Ivoire. La part des paiements marchands dans le volume total des transactions mobiles est ainsi passée de 3,3 % en 2020 à 23,3 % en 2024.
Les banques, de leur côté, gagnent aussi du terrain dans cet écosystème plutôt que de le céder aux opérateurs télécoms et aux fintechs. Leur part dans le volume total des transactions est passée de 13 % à 18 % entre 2023 et 2024, portée par un nombre croissant de partenariats avec des fintechs, passé de 44 à 52 en un an.
Et maintenant ?
La course aux parts de marché entre Wave, Orange Money et MTN continuera de faire la une, mais elle ne dit qu’une partie de l’histoire. La vraie transformation à surveiller est ailleurs, dans la capacité du secteur à faire de ses 248 millions de comptes ouverts des outils d’usage quotidien plutôt que de simples points de passage vers le cash. Les paiements marchands et l’arrivée des banques dans le jeu sont, pour l’instant, les indicateurs les plus encourageants dans cette direction.
