
Sur le papier, les deux bourses régionales d’Afrique francophone remplissent la même mission, mobiliser l’épargne pour financer les États et les entreprises de leur zone monétaire commune. Dans les faits, les bulletins officiels de la cote des deux places dessinent un fossé qui ne s’est jamais refermé depuis vingt ans. D’un côté, une place forte de 47 sociétés cotées et bientôt 48. De l’autre, un marché dont la taille a triplé en une seule séance de cotation grâce à l’entrée d’une unique banque.
Le duel à sens unique
Le déséquilibre se lit d’abord dans le nombre d’entreprises inscrites à la cote. La BRVM en compte 47, issues de secteurs aussi variés que la banque, les télécoms, l’agro-industrie ou la distribution, et un 48e nom s’apprête à rejoindre la liste. Bridge Bank Group Côte d’Ivoire a bouclé début août 2026 la levée de 67,5 milliards FCFA portant sur 20 % de son capital, avec une première cotation attendue en septembre. La BVMAC, elle, en compte sept, dont deux seulement pèsent l’essentiel de la capitalisation du marché.
Cet écart numérique se double d’un écart de valeur. Fin juillet 2026, le compartiment actions de la BRVM pesait 18 576 milliards FCFA, quand celui de la BVMAC plafonnait à 1 799 milliards FCFA début août, un rapport que d’autres calculs de marché situent eux aussi autour d’une « capitalisation boursière environ dix fois supérieure » pour la place ouest-africaine. Sur le compartiment obligataire, l’écart suit la même pente, avec 12 990 milliards FCFA d’encours à la BRVM contre 1 228 milliards à la BVMAC, un rapport à nouveau proche de dix pour un.
Une bourse qui a vécu vingt ans sur un seul titre
Pour comprendre l’ampleur de ce retard, il faut remonter à l’origine du marché. La BVMAC est instituée en 2003 à Libreville, mais sa première cotation, un emprunt obligataire de l’État gabonais, n’intervient qu’en août 2008. Pendant plus d’une décennie, un seul titre actions figure à la cote de ce marché censé financer six économies, celui de SIAT Gabon, introduit en 2013 et resté longtemps orphelin. La BRVM, elle, a été mise en place par convention en 1996 et a ouvert ses premières séances de cotation en septembre 1998, avant de fêter en décembre 2025 ses 29 ans d’existence avec un catalogue de sociétés qui n’a cessé de s’étoffer.
En 2019, la CEMAC tente de corriger le tir en fusionnant la BVMAC avec la Douala Stock Exchange, la bourse nationale camerounaise créée en 2001. L’opération met fin à dix-huit ans de dispersion de la liquidité régionale entre deux marchés concurrents, le siège de la bourse unifiée s’installant à Douala et son régulateur, la COSUMAF, restant à Libreville. Le résultat immédiat n’a rien d’un décollage, la BVMAC enchaîne quatre exercices déficitaires consécutifs entre 2019 et 2022, avant de dégager en 2023 un premier bénéfice net symbolique de 8,588 millions FCFA. Depuis cette fusion, seules trois entreprises ont été introduites en Bourse, les gabonaises SCG-Ré et BGFI Holding Corporation ainsi que l’équato-guinéenne Bange Bank, alors que dix-sept sociétés avaient été identifiées comme candidates potentielles dans cinq pays. La plupart de ces projets sont restés lettre morte.
Le signal le plus net de cette panne reste la campagne de séduction lancée en juillet 2025. La BEAC et la Banque africaine de développement avaient mobilisé une enveloppe de 143 millions FCFA pour prendre en charge les frais d’introduction en bourse de nouvelles entreprises. L’appel à manifestation d’intérêt a été déclaré infructueux en octobre 2025, faute de candidats en nombre suffisant. Une quinzaine d’entreprises publiques, Aéroports du Cameroun, Sodecoton, Port autonome de Douala, Cameroon Hotels Corporation, sont pourtant identifiées depuis 2022 pour une introduction en bourse, mais leur gouvernance jugée insuffisamment mature retarde toujours l’opération.
L’anomalie BGFI, ou comment tripler une bourse en une séance
Le 7 mai 2026, un seul événement a bouleversé toutes les statistiques de la BVMAC. L’introduction en bourse de BGFI Holding Corporation, la maison mère du groupe bancaire gabonais BGFIBank présent dans une douzaine de pays, a fait passer la capitalisation du compartiment actions de la BVMAC de 479 milliards à 1 710 milliards FCFA en une seule journée de cotation, un bond de 257 % selon le communiqué officiel de la bourse. La capitalisation propre de BGFI Holding Corporation, calculée sur ses 14 728 385 titres, s’établissait à 1 207,7 milliards FCFA, soit à elle seule plus des deux tiers du marché actions d’Afrique centrale au lendemain de son introduction.
Autrement dit, la deuxième bourse régionale francophone d’Afrique doit l’essentiel de son envergure actuelle à la décision d’un seul établissement bancaire de mettre 10 % de son capital sur le marché. Le directeur général de la BVMAC, Louis Banga Ntolo, ne s’en cache pas et évalue que cette seule opération pourrait porter la contribution du marché financier au financement des économies de la CEMAC à plus de 5 % du PIB régional, contre 2,4 à 2,5 % auparavant. Un marché financier régional dont la contribution macroéconomique double grâce à l’entrée d’une seule société n’est pas un marché diversifié, c’est un marché qui attendait un catalyseur depuis dix-huit ans.
La liquidité, l’indicateur qui ne triche pas
La capitalisation mesure la taille d’un marché, pas sa vitalité. Sur ce terrain, l’écart entre les deux places est encore plus cru. À la BRVM, le bulletin de janvier 2026 affichait une moyenne journalière de transactions proche de 1,5 milliard FCFA pour plus de 1,5 million de titres échangés, un rythme qui s’est maintenu autour de 2 à 3 milliards FCFA de valeur échangée par séance tout au long du premier semestre. Le taux de rotation moyen du marché, qui mesure la part du flottant réellement échangée, reste faible selon les standards internationaux, généralement compris entre 0,04 % et 0,20 % selon les périodes, mais il existe, séance après séance.
À la BVMAC, plusieurs bulletins officiels de la cote publiés en 2026 relèvent, sans détour, qu’une journée entière de cotation n’a enregistré « aucune transaction » sur le marché des actions, comme celui du 20 février 2026. Sur d’autres séances, seule une poignée de titres change de mains, parfois une action unique de SCG-Ré pour quelques dizaines de milliers de francs CFA. Même après l’entrée fracassante de BGFI Holding Corporation, la BVMAC elle-même reconnaît que « la liquidité demeure limitée » sur son marché financier régional. Une bourse où des séances entières se ferment sans un seul échange n’est pas un marché secondaire actif, c’est une chambre d’enregistrement de titres qui dorment.
Deux zones, deux trajectoires économiques
Ce fossé boursier n’est pas un accident isolé, il reflète une divergence macroéconomique plus large entre les deux unions monétaires qui partagent pourtant le même franc CFA arrimé à l’euro. En 2025, la croissance moyenne de la CEMAC est attendue à 2,8 %, contre environ 6 % pour l’UEMOA. L’écart est structurel, l’espace ouest-africain s’appuie sur l’agriculture, les services et l’investissement privé, quand la zone CEMAC reste fortement dépendante des hydrocarbures et de leur volatilité, avec des champs matures en déclin au Gabon et en Guinée équatoriale. Le taux de bancarisation, autour de 26 % en UEMOA, dépasse également largement celui de la zone CEMAC. Une bourse ne peut pas prospérer davantage que l’économie et le système bancaire qui l’alimentent.
Copier son voisin, un aveu qui vaut un diagnostic
Face à ce constat, la BVMAC ne feint pas la modestie. Son propre directeur général l’a formulé sans détour, admettant « nous essayons de copier beaucoup de choses de la BRVM » et que l’institution veut « s’inspirer de leur modèle ». Des échanges techniques entre les deux places existent depuis 2022, portant notamment sur le lancement d’indices boursiers et le fractionnement d’actions, des outils que la BRVM maîtrise depuis longtemps.
Les ambitions affichées mesurent elles-mêmes l’ampleur du chantier. La BVMAC vise 100 000 comptes titres d’ici la fin de l’année 2026, contre seulement 8 500 fin 2023, un objectif de multiplication par plus de dix en trois ans pour une base d’investisseurs qui reste, en valeur absolue, minuscule comparée aux dizaines de sociétés de gestion et d’intermédiation actives sur le marché ouest-africain. Un projet régional baptisé «PAMFUAC», porté par la CEMAC avec l’appui de la BEAC et de la Banque africaine de développement, vise justement à dynamiser ce marché unifié, sans qu’aucun de ces efforts n’ait, à ce jour, produit un flux régulier de nouvelles introductions comparable à celui observé du côté ivoirien.
Un fossé que l’argent seul ne comblera pas
BGFI Holding Corporation a montré qu’une seule décision d’entreprise pouvait faire gonfler artificiellement la taille d’un marché financier en une matinée. Elle n’a pas montré qu’un marché financier pouvait naître d’une seule décision d’entreprise. Ce qui distingue aujourd’hui la BRVM de la BVMAC n’est pas un problème de communication ou de packaging réglementaire, c’est l’absence, en Afrique centrale, de la masse critique d’entreprises, d’épargnants et de sociétés de bourse que l’Afrique de l’Ouest a mis près de trente ans à construire, séance après séance, ligne obligataire après ligne obligataire. Copier un modèle prend des années. Le reproduire sans les mêmes fondations économiques pourrait bien en prendre davantage.
