
Le mot est partout depuis le début de l’année, dans les discours des chefs d’État à Nairobi et Dakar, dans les communiqués de la Confédération des États du Sahel, dans les forums panafricains d’Alger comme d’Abidjan. Tout le monde en Afrique de l’Ouest parle de souveraineté économique, presque personne ne s’accorde sur ce qu’elle recouvre concrètement. Pendant ce temps, les chiffres derrière ces discours affichent une réalité bien différente, plus technique, plus mesurable, et nettement moins spectaculaire à prononcer en meeting.
Un mot que tout le monde emploie, personne ne définit pareil
À Nairobi en mai, le président guinéen Mamadi Doumbouya a défendu un discours de souveraineté économique repris ensuite à Conakry autour du projet minier Simandou 2040. À Dakar fin octobre, le patron de la BRVM en a fait un pilier de son intervention sur la finance durable. Du côté de l’AES, le mot sert à justifier la rupture avec la CEDEAO et la construction d’une banque confédérale d’investissement. Chacun de ces usages désigne quelque chose de différent, tantôt la fin du franc CFA, tantôt la maîtrise d’une ressource minière, tantôt une alliance politique. Un texte publié début août 2026 le résume bien, le registre symbolique de la souveraineté monétaire et sa préparation technique réelle sont deux débats que le discours public confond en permanence.
Du côté de l’AES, la même rhétorique, un autre chantier
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont eux aussi transformé le mot en institution. Leur banque confédérale, la BCID-AES, a été inaugurée le 23 décembre 2025 à Bamako avec un capital initial annoncé de 500 milliards de FCFA, présentée par ses fondateurs comme le bras financier de la souveraineté sahélienne. Huit mois plus tard, à la mi-août 2026, l’institution n’avait toujours pas décaissé son premier financement, et les autorités n’ont jamais précisé la part du capital effectivement versée par les trois États. Ici encore, l’écart n’oppose pas deux visions politiques rivales de la souveraineté, il sépare le moment du discours inaugural de celui de la mise en œuvre.
Ce que la Côte d’Ivoire fait, en pratique, avec ses obligations
Pendant que le mot circule dans les tribunes, le Trésor ivoirien poursuit une routine bien moins romantique. Le 18 février 2026, l’État a levé 1,3 milliard de dollars sur les marchés internationaux à 15 ans, une opération explicitement destinée à reprofiler deux Eurobonds arrivant à échéance en 2028 et 2032, pour lisser le service de la dette et réduire le risque de refinancement. Un mécanisme identique a permis de remplacer, en 2025, des titres arrivant à échéance par de nouvelles obligations totalisant 450 milliards de FCFA. Depuis le début de l’année, le pays a levé plus de la moitié de toutes les émissions souveraines enregistrées dans l’UEMOA. Ce n’est pas une fuite en avant, c’est une gestion active assumée comme telle par le Trésor, mais ce n’est pas non plus ce que le mot souveraineté évoque en général dans un discours.
Le vrai débat n’est pas rhétorique, il est technique
Dans un édito publié le 3 août 2026, l’éditorialiste Zyad Limam le formule sans détour, la souveraineté n’est pas un discours, elle consiste à affronter ses dépendances et à élargir ses marges de manœuvre plutôt qu’à les proclamer. Sur ce plan précis, la Côte d’Ivoire a plutôt de quoi afficher un bilan, le pays est passé en juin d’un risque de surendettement modéré à faible, une première en Afrique subsaharienne, et son dernier emprunt a été souscrit cinq fois par les investisseurs. Ce n’est pas une sortie du système financier international, c’est une manière de mieux y naviguer, une compétence que la BCID-AES, encore incapable de décaisser huit mois après son inauguration, n’a pas encore eu l’occasion de démontrer. Les deux choses ne se ressemblent pas, et confondre l’une avec l’autre revient à juger un pays, ou une confédération, sur le vocabulaire de ses discours plutôt que sur la lecture de ses comptes.
Mesurer plutôt que proclamer
Rien n’interdit à un dirigeant de parler de souveraineté économique, le mot a une charge politique légitime après des décennies de dépendance monétaire et commerciale. Mais tant que la définition change d’un orateur à l’autre, le mot risque surtout de servir à habiller des réalités très différentes, une stratégie de dette bien gérée, une rupture diplomatique, un projet minier. La vraie question à poser, la prochaine fois qu’un responsable prononce ce mot, n’est pas de savoir s’il y croit, mais de savoir précisément ce qu’il mesure quand il le prononce.
