
Après les colères d’Abobo et de Daloa, l’État et la filière ont fait reculer le prix du carton de chinchard. C’est la bonne décision, prise vite et à chaud, mais elle ne vaut que si quelqu’un vérifie qu’elle arrive jusqu’à l’étal. Notre verdict est net, oui à la baisse, non à l’improvisation.
Ce que les commerçantes ont obtenu
Tout est parti du grand marché d’Abobo, où, le 19 octobre, des vendeuses de poisson ont fait entendre leur colère face à la hausse du prix d’achat des cartons. Daloa a suivi le 21 octobre, et les vendeuses de la ville avaient annoncé suspendre leur activité jusqu’au 26 octobre.
Le 22 octobre, le ministre du Commerce, Kalil Konaté, a réuni importateurs, grossistes, demi-grossistes, détaillants et représentants des consommateurs. Le carton de vingt kilos de chinchard et de maquereau est passé de 33 000 à 30 500 FCFA, soit 125 FCFA de moins au kilo, par une mesure présentée comme transitoire. Deux jours plus tard, l’interprofession a précisé la suite de la chaîne, avec un carton de chinchard qui passe de 36 500 à 31 500 FCFA, une baisse de 5 000 FCFA, près de 14 %. Les 2 500 FCFA concédés à l’entrée de la chaîne n’expliquent donc qu’une moitié de l’effort, la révision des marges des intermédiaires contribuant au reste.
Pourquoi c’est une bonne décision
Le chinchard est le poisson de tous les jours, celui des ménages qui comptent chaque pièce. L’inflation générale, 1,6 % en septembre 2026, donne l’impression d’une économie calme, mais tous les paniers ne subissent pas la même hausse, et celui où le poisson pèse lourd ne vit pas la même année. En septembre 2026, le poisson frais ou congelé a pris 12 % sur un an et le poisson séché ou fumé 14,2 %, loin des 1,6 % de l’indice général. Quand le prix d’un produit aussi présent dans les assiettes grimpe, la colère n’est pas un caprice, c’est un indicateur. L’État l’a entendu en trois jours, a mis tout le monde autour de la même table et a obtenu un geste de chaque maillon. Dans un marché où chacun se renvoie la responsabilité, ce n’est pas rien.
Pourquoi elle reste fragile
Une baisse négociée sous la pression de la rue règle le prix d’aujourd’hui, pas la façon dont il se fabrique. Sur ce point, les zones d’ombre sont nombreuses. La mesure est transitoire et n’a pas de date de fin. Une commission de suivi est annoncée sans mandat ni composition. Un observatoire de la formation des prix et des marges est promis sans calendrier. Et la cause de la hausse reste elle-même sans réponse, car l’interprofession, interrogée sur ce point, a déclaré ne pas pouvoir répondre sans éléments vérifiés. Le renchérissement des carburants, qui a tiré les prix du transport en septembre, a pu peser sur le carton, mais personne n’a chiffré la part de chaque coût. Difficile, dans ces conditions, de savoir si 2 500 ou 5 000 FCFA de baisse sont trop peu, assez ou trop pour des importateurs qui doivent aussi couvrir leurs coûts.
Le fond du dossier est ailleurs. En 2024, le pays a consommé environ 736 000 tonnes de poisson et en a importé 646 000, pour quelque 520 milliards de FCFA, soit près de 88 % de la demande. Tant que le prix d’un carton dépend d’un navire, d’une devise et d’une chaîne d’intermédiaires, aucune réunion ne peut le fixer durablement. Elle peut seulement le corriger, une fois.
Le vrai test, c’est l’étal
Deux pistes déjà sur la table sont les bonnes. La première consiste à demander aux importateurs de présenter leurs factures pour établir leurs coûts réels. La seconde, portée par la filière elle-même, est que chaque acteur reste dans son rôle, car un importateur qui vend aussi au détail rend la chaîne illisible. Elles coûtent peu et rapportent beaucoup en confiance, à condition d’aller au bout, avec des contrôles réels, une composition du prix du carton rendue publique et une date pour l’observatoire.
Les discussions doivent reprendre le 26 octobre, selon l’interprofession, sur les autres espèces, une vingtaine de variétés au total. C’est là que se jouera la crédibilité de l’opération. Si, dans un mois, le chinchard est au prix annoncé sur les étals d’Abobo et de Daloa, la rue aura gagné et l’État aura bien joué. S’il ne l’est pas, ce sera la preuve qu’une baisse annoncée n’est pas une baisse appliquée.
