
Elles étaient là avant les téléphones portables, avant le projet de métro et parfois avant l’indépendance, et elles servent toujours des millions d’Ivoiriens. Les comptes 2025 publiés par les sociétés cotées à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) montrent que ces doyennes ne vivent pas de leur seule ancienneté. Tour d’horizon de six d’entre elles, de l’hévéa à la banque, pour comprendre ce qui les fait durer.
Ivoirienne, qu’est-ce que ça veut dire ?
Est ivoirienne ici toute entreprise immatriculée en Côte d’Ivoire et qui y exerce son activité, quel que soit son actionnaire de référence. La précision compte, car plusieurs doyennes sont contrôlées par des groupes étrangers ou par l’État. Presque toutes sont nées autour de l’indépendance, proclamée le 7 août 1960, et ont traversé depuis les crises et les changements d’actionnaires sans cesser de produire.
L’hévéa et la bière, les plus anciennes
La Société africaine de plantations d’hévéas (SAPH) date de 1953, quand la Société indochinoise de plantations d’hévéas la crée sur environ 400 hectares près d’Ono. Elle exploite aujourd’hui quelque 24 400 hectares et encadre environ 29 000 planteurs indépendants. Passée en 1999 dans le giron du groupe ivoirien SIFCA, elle a dégagé en 2025 un bénéfice net record de 24,97 milliards de FCFA, en hausse de 33 %, pour 340,8 milliards de chiffre d’affaires. Un hévéa met plusieurs années à produire, ce qui donne une longueur d’avance à qui possède déjà ses plantations.
Du côté des boissons, la Société de limonaderies et de boissons rafraîchissantes d’Afrique, connue sous la marque Solibra, remonte à l’acte signé le 8 juin 1955 sous le nom de Société des limonaderies et glacières d’Abidjan. Elle prend le nom de Solibra en 1958, voit son usine inaugurée en 1960, passe dans le giron du groupe Castel dans les années 1990 et entre à la BRVM le 16 septembre 1998. Son histoire récente rappelle qu’une doyenne peut trébucher. En 2022, son bénéfice est tombé de 22 milliards à 1,2 milliard de FCFA, dans une année marquée par la fin de son partenariat avec Coca-Cola, la vente de ses marques d’eau AWA et Cristalline et une inflation qui a pesé sur les volumes. Il est remonté à 15,1 milliards en 2023, à 21,5 milliards en 2024, puis à 45,8 milliards en 2025, pour un chiffre d’affaires de 378 milliards.
Eau et bus, des services qu’on ne peut pas arrêter
La Société de distribution d’eau de la Côte d’Ivoire (SODECI), fondée en 1959, a bâti sa longévité sur des contrats d’affermage, un système où l’État reste propriétaire des réseaux et en confie l’exploitation à l’entreprise, qui se rémunère auprès des abonnés. Elle compte désormais 2,27 millions de branchements, en hausse de 6,1 % en 2025, pour 189,4 milliards de FCFA de chiffre d’affaires (+10 %) et 4,66 milliards de bénéfice net (+31 %). La marge reste d’à peine plus de 2 % du chiffre d’affaires, preuve que la distribution d’eau est un métier de volume et de régularité plus que de profit.
La Société des transports abidjanais (SOTRA) naît le 16 décembre 1960 pour reprendre le transport de surface jusque-là assuré par des opérateurs privés. Plus de soixante ans plus tard, elle a reçu le 9 juillet 2025 200 nouveaux bus, ce qui porte sa flotte à 2 200 véhicules, dont plus de 2 000 neufs acquis depuis 2017. Elle transporte plus d’un million de passagers par jour sur plus de 150 lignes, à Abidjan comme à Bouaké, Yamoussoukro, Korhogo et San Pedro. Son prochain rendez-vous est le métro, dont la mise en service est visée pour 2029.
Banque et raffinerie, deux nées en 1962
La Société Générale Côte d’Ivoire, longtemps connue sous le sigle SGBCI, a été créée le 23 novembre 1962. Elle évolue dans une Bourse où les services financiers pèsent 44,16 % de la capitalisation au 20 août 2026. Son exercice 2025 a été plat, avec un résultat net de 101,35 milliards de FCFA contre 101,23 milliards un an plus tôt. Le produit net bancaire, l’équivalent du chiffre d’affaires d’une banque, a pourtant progressé de 4,9 % à 276 milliards, mais la banque évoque un ralentissement de l’activité autour de l’élection présidentielle et un coût du risque plus lourd, à 46,8 milliards contre 36,2 milliards.
La Société ivoirienne de raffinage (SIR), à Vridi, voit le jour en octobre 1962 et prépare aujourd’hui sa plus grosse modernisation. Une unité de désulfuration du gasoil, estimée à 545 milliards de FCFA, a vu sa première pierre posée le 2 octobre 2025 et doit entrer en service en 2029. Elle ramènera la teneur en soufre du gasoil sous 10 ppm, conformément à la norme Afri-6, et réduira de 75 % les émissions de dioxyde de soufre de la raffinerie.
Durer, c’est investir avant d’y être forcé
Rien ne ressemble moins à une rente que ces parcours. Chacune de ces doyennes vend un produit ou un service dont les ménages et les industriels ont besoin chaque jour, de l’eau au gasoil, du billet de bus au caoutchouc. Chacune a aussi un actionnaire de long terme, l’État, un groupe industriel ou une maison étrangère, prêt à financer des cycles longs. Et chacune réinvestit, des bus de la SOTRA à la désulfuration de la SIR, car l’ancienneté ne protège de rien, comme Solibra l’a vécu en 2022. Les doyennes tiennent parce qu’elles se renouvellent, et leurs cadets, du mobile money aux banques en ligne, auront à faire la même preuve à leur tour.
