
La note de conjoncture du Trésor ivoirien sur la microfinance au deuxième trimestre 2026 acte un basculement de taille. Filiale de la fintech Djamo, dont l’agrément a été annoncé en septembre 2025, Djamo Finances SA passe devant l’UNACOOPEC-CI, acteur historique du secteur, et rassemble désormais 28,8 % des clients des systèmes financiers décentralisés (SFD), l’appellation officielle des institutions de microfinance. Retour sur les chiffres d’une montée en puissance qui redessine la carte de la microfinance ivoirienne.
Une clientèle multipliée par 2,7 en trois mois
Entre fin mars et fin juin 2026, le portefeuille de Djamo Finances est passé de 415 779 à 1 108 520 comptes actifs, soit une hausse de 166,6 %. Sur les 902 809 comptes ouverts dans l’ensemble du secteur au cours du trimestre, 692 741 lui reviennent, ce qui représente 76,7 % de la croissance sectorielle. Au 30 juin 2026, les SFD comptent ainsi 3 842 974 membres et clients, contre 2 940 165 trois mois plus tôt, soit 30,7 % de plus.
Le calcul inverse est tout aussi parlant. Sans Djamo Finances, la clientèle du secteur ressort à 2 734 454 comptes contre 2 524 386 fin mars, soit environ 210 000 clients supplémentaires et une progression de 8,3 % sur le trimestre. Sur douze mois, le reste du marché gagne à peine plus de 6 %. Les autres institutions avancent, mais à un rythme sans commune mesure avec celui de la fintech.
Quand la fintech passe devant le réseau mutualiste
Cette poussée change l’ordre du classement. Djamo Finances détient 28,8 % de la clientèle des SFD, contre 14,1 % à fin mars 2026. Elle devance l’UNACOOPEC-CI, qui compte 966 944 membres et pèse 25,2 % du secteur. BAOBAB-CI et ADVANS-CI suivent avec 8,9 % et 7,4 % des clients. À eux quatre, ces acteurs réunissent 70,3 % de la clientèle du secteur, ce qui montre à quel point le marché reste concentré, même si la tête du peloton vient de changer de visage.
Une licence de microfinance obtenue en septembre 2025
Le 11 septembre 2025, à Abidjan, Djamo annonçait l’agrément de Djamo Finances SA, délivré par le ministère de l’Économie et des Finances avec l’avis favorable de la BCEAO, au terme d’un processus de trois ans. C’est la première fintech ivoirienne à décrocher ce statut. La structure, dirigée par Elfried Didehia, propose un compte courant sans frais de gestion ni plafond, un compte d’épargne rémunéré jusqu’à 6 % l’an et un crédit de trésorerie, qui s’ajoutent aux services déjà proposés dans l’application, dont l’accès aux fonds de la Bourse régionale via «Djamo Invest».
Cette bascule vers un statut régulé est intervenue quelques mois après une levée de 17 millions de dollars menée par Janngo, en avril 2025. Les deux cofondateurs, Hassan Bourgi et Régis Bamba, évoquent désormais deux millions d’utilisateurs entre la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Les périmètres ne se recoupent pas exactement avec les 1,1 million de comptes actifs de l’entité agréée, mais l’ordre de grandeur donne la mesure du réservoir d’utilisateurs dans lequel Djamo Finances peut puiser.
Hors du périmètre de l’article 44, pour l’instant
Le secteur compte 46 SFD au 30 juin 2026, dont 20 sont qualifiés «de grande taille» au sens de l’article 44 de l’ordonnance du 3 novembre 2011. Ce statut s’applique aux institutions dont les dépôts et/ou les crédits dépassent 2 milliards de FCFA sur deux exercices consécutifs. Ce noyau de 13 sociétés anonymes et de 7 SFD mutualistes concentre plus de 90 % des actifs du secteur.
Agréée en 2025, Djamo Finances n’y est pas encore éligible, faute des deux exercices requis. Parmi les 26 autres SFD, elle regroupe 84,3 % de la clientèle, contre 83,2 % trois mois plus tôt. Le premier SFD par la clientèle n’apparaît ainsi dans aucun des classements de dépôts, d’encours de crédits, d’actif net ou de fonds propres, qui portent sur ce périmètre.
Une clientèle à dominante masculine
La clientèle du secteur reste très largement composée de personnes physiques, avec 64,1 % d’hommes, 31,9 % de femmes et 4,0 % de personnes morales. Fin mars, ces parts étaient de 61,9 %, 33,1 % et 5,0 %. La part des femmes recule donc de 1,2 point en un trimestre.
Le profil de Djamo Finances, avec 72,5 % d’hommes et 27,5 % de femmes, contribue à cette évolution. La tutelle appelle à un suivi attentif de l’inclusion financière des femmes à mesure que la digitalisation s’accélère, dans un pays où la BCEAO situe le taux d’inclusion financière à 86,7 % en 2024, contre 84,7 % en 2023.
Le crédit, 10,4 % des opérations pour 28,8 % des clients
Au deuxième trimestre 2026, Djamo Finances a décaissé 12 076 crédits, soit 10,4 % des 116 546 crédits octroyés par les SFD. Elle se classe troisième en nombre d’opérations, derrière FIDRA (39 277 crédits, 33,7 %) et BAOBAB-CI (26 821 crédits, 23,0 %), et devant l’UNACOOPEC-CI (9 084 crédits, 7,8 %). Ces quatre acteurs réalisent 74,9 % des opérations du trimestre.
L’écart entre la part de clientèle et la part des crédits tient au modèle. La demande se fait en quelques minutes depuis l’application, pour des montants modestes. À son lancement, le crédit était plafonné à 1 million de FCFA, remboursable en 30 jours, avec un taux effectif global de 1,8 % par mois, alors que le montant moyen d’un crédit dans le secteur ressort à 2,1 millions de FCFA, soit plus du double.
Un statut à confirmer, une croissance à encadrer
Le calendrier réglementaire s’accélère autour de ces nouveaux acteurs. Le Conseil des ministres du 29 avril 2026 a adopté deux projets de loi, dont l’un reconnaît officiellement les fintech dans le champ bancaire national, tandis que l’autre renforce la gouvernance des SFD et la protection des déposants. Parmi les priorités de supervision figurent le renforcement de la capitalisation, l’assainissement des portefeuilles, avec un portefeuille à risque à 90 jours de 8,5 % pour l’ensemble du secteur contre une norme de 3 %, et l’encadrement de la croissance des modèles digitaux.
L’entrée de Djamo Finances dans le périmètre de l’article 44, une fois ses deux exercices bouclés, permettra de mesurer son assise financière à la hauteur de son poids dans la clientèle. D’ici là, c’est sur le terrain du nombre de comptes que la fintech a pris la tête du marché ivoirien de la microfinance.
